{"id":467,"date":"2011-06-29T23:01:41","date_gmt":"2011-06-29T23:01:41","guid":{"rendered":"http:\/\/sntrvfl.homedns.org\/blogpat\/?p=467"},"modified":"2011-09-09T08:47:13","modified_gmt":"2011-09-09T08:47:13","slug":"vittorio-santoro-performance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sntrvfl.org\/blogpat\/?p=467","title":{"rendered":"Vittorio Santoro : performance"},"content":{"rendered":"<p>Le 10 juin\u00a02011, dans l\u2019espace d\u2019exposition Rosascape, Vittorio Santoro a pr\u00e9sent\u00e9 une version publique d\u00e9riv\u00e9e de la pi\u00e8ce vid\u00e9o <em>Visionaries &amp; Voyeurs II<\/em>,\u00a0 dont le titre, pour l\u2019occasion, a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9 ( <em>\u201cVisionaries &amp; Voyeurs II\u00a0\u00bb : un acte pour une voix et un projecteur, deux fois<\/em>). La performance reprend le dispositif sc\u00e9nographique de la vid\u00e9o: une salle vide\u00a0; une actrice qui vient et va dans l\u2019espace, habill\u00e9e avec soin quoique silhouette et v\u00eatures soient emprunt\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9gance discr\u00e8te, mais format\u00e9e des h\u00f4tesses des compagnies a\u00e9riennes ou des tr\u00e8s grandes entreprises internationales, anonymes et accessoires\u00a0; un projecteur, qui remplace ici la cam\u00e9ra, oscillant r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019un point \u00e0 l\u2019autre du lieu. Elle en reprend \u00e9galement le texte (dans sa version anglaise) compl\u00e9t\u00e9 d\u2019une seconde version, en fran\u00e7ais \u2013 d\u2019o\u00f9 <em>un acte pour une voix et un projecteur, deux fois<\/em> du titre amend\u00e9. Mais elle en est n\u00e9anmoins une variation r\u00e9invent\u00e9e aux enjeux diff\u00e9rents.<!--more--><\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, la performance \u2013 a contrario de la vid\u00e9o &#8211; commence par un prologue dont la nature n\u2019est perceptible qu\u2019a posteriori\u00a0; dans les premi\u00e8res secondes, l\u2019actrice se tient devant le public et semble h\u00e9siter, perdue, en attente\u00a0; l\u2019artiste s\u2019approche et lui murmure des instructions accompagn\u00e9es de gestes qui sugg\u00e8rent qu\u2019il s\u2019agit de fixer le d\u00e9placement dans le lieu \u2013 \u00e0 moins qu\u2019il ne cherche une information que le spectateur ne peut saisir. L\u2019artiste tient un document \u2013 note, plan, on ne sait &#8211; qu\u2019il ne regarde pas vraiment. Alors, et seulement alors, l\u2019actrice amorce son d\u00e9placement et commence son monologue \u2013 soliloque. La seconde actrice intervient plus tard pour poser un verre d\u2019eau sur une table basse au son d\u2019un enregistrement d\u2019une \u00ab\u00a0famille\u00a0\u00bb \u2013 homme, femme et un enfant \u2013 r\u00e9p\u00e9tant en chorus la m\u00eame phrase (<em>She serves ice cubes \u201eeach of which imprisons a bundle of silver needles in its heart\u201c <\/em>ou<em> <\/em><em>elle sert des gla\u00e7ons \u00ab\u00a0qui\u00b7 emprisonnent en leur coeur un faisceau d&rsquo;aiguilles argent\u00e9es.\u00a0\u00bb, <\/em>extraite de la <em>Jalousie<\/em> de Robbe-Grillet et donc originellement en fran\u00e7ais), sans interf\u00e9rer avec la narratrice. Le dispositif se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019identique dans l\u2019acte deux, chacune, jouant la partie de l\u2019autre, mais sans l\u2019introduction par l\u2019artiste.<\/p>\n<p>Cette \u00ab\u00a0mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb est con\u00e7ue de fa\u00e7on \u00e0 cr\u00e9er un d\u00e9calage entre chaque grande partie (l\u2019une \u00ab\u00a0introduite\u00a0\u00bb, l\u2019autre pas, langues diff\u00e9rentes, actrices diff\u00e9rentes) tout en marquant les similitudes (m\u00eames d\u00e9placements des actrices et du spot, m\u00eame d\u00e9marche, v\u00eatements similaires, texte apparemment semblable, traduits l\u2019un de l\u2019autre\u2026) et entre les \u00e9l\u00e9ments du jeu. La bande-son, l\u2019\u00e9clairage, l\u2019actrice en mouvement, chacun semble conserver une autonomie par rapport \u00e0 l\u2019autre, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un collage. Le proc\u00e9d\u00e9 pourrait se tracer dans la longue tradition th\u00e9\u00e2trale depuis Brecht \u00e0 Beckett ou cin\u00e9matographique (La Nouvelle Vague)\u00a0ou artistique: l\u2019image, le mouvement ou l\u2019immobilit\u00e9, les dialogues ou le silence, la musique ou son absence, renforcent, par contraste, juxtaposition et ind\u00e9pendance la force \u00e9motive et suggestive du moment. Pr\u00e9cis\u00e9ment ici, le dispositif joue sur la nature de ce que l\u2019on voit et entend\u00a0: s\u2019agit-il d\u2019une sorte d\u2019improvisation \u2013 version introduite par l\u2019artiste &#8211; ou un texte construit et interpr\u00e9t\u00e9 \u2013 version non introduite\u00a0? S\u2019agit-il d\u2019un monologue pensif o\u00f9 le spectateur n\u00e9anmoins serait parfois pris \u00e0 partie\u00a0par une pr\u00eatresse en transe pythique\u2013 <em>visionaries<\/em> ? S\u2019agit-il d\u2019un soliloque o\u00f9 l\u2019assistance n\u2019aurait d\u2019autre choix que de regarder \u2013 <em>voyeurs<\/em> ? Le spot ne se focalise jamais sur l\u2019actrice distrayant le regard sur les moulures n\u00e9o-rocaille du salon et les jeux d\u2019ombre des silhouettes (d\u00e9cor dont l\u2019exub\u00e9rance ici attire l\u2019\u0153il et renforce l\u2019effet). D\u00e9j\u00e0 renvoy\u00e9es \u00e0 l\u2019anonymat de leur look international d\u2019h\u00f4tesse, les actrices n\u2019ont pas m\u00eame l\u2019honneur des feux de la rampe et n\u2019existent pas en tant qu\u2019individu exprimant de quelques mani\u00e8res la conscience de leur singularit\u00e9. Elles sont corps. Elles ne <em>jouent<\/em> pas. Elles disent, diff\u00e9remment.<\/p>\n<p>Ainsi le texte dit, se d\u00e9ploie-t-il dans un cadre abstrait, imagin\u00e9 et artificiel : imaginaire. Il est construit d\u2019une suite de morceaux, phrases, butin\u00e9es au gr\u00e8s du temps partout et \u00e0 tout moment qui ont su fixer l\u2019attention de l\u2019artiste\u00a0; un collage, encore. Mais un collage savamment \u00e9labor\u00e9, alternant entre g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s (pas de pronom personnel, formulation imp\u00e9rative ou interrogative) et r\u00e9flexions personnelles (je, tu, vous)\u00a0: une introduction \u00e9vocatrice de la \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tralit\u00e9\u00a0\u00bb du moment (dimension d\u2019un lieu, mention de la m\u00e9moire n\u00e9cessaire au jeu, des chaises de la salle, du public)\u00a0; une suite centr\u00e9e sur l\u2019\u00e9vocation d\u2019une temporalit\u00e9 (<em>par o\u00f9 commencer, tuer le temps, les choses changent, perdre son temps<\/em>) qui introduit ce qui semble une introspection (questionnements).\u00a0 Le texte bascule ensuite par des phrases r\u00e9p\u00e9t\u00e9es o\u00f9 les mots se d\u00e9rangent et s\u2019arrangent (<em>est-ce un isolement irrationnel\u00a0? &#8211; Cet isolement est-il irrationnel ? &#8211; L\u2019isolement est-il irrationnel ?<\/em> ou, plus loin, <em>est-ce que les t\u00e9l\u00e9phones ont des conversations? &#8211; Les t\u00e9l\u00e9phones ont-ils des conversations\u00a0? &#8211; Les t\u00e9l\u00e9phones conversent-ils ?<\/em> ) donnant le sentiment que le dire se perd lui m\u00eame dans ses potentialit\u00e9s multiples (le public francophile songe possiblement au <em>Bourgeois<\/em> \u00ab\u00a0belle marquise \u2026\u00a0\u00bb), partie enrichie de la phrase enregistr\u00e9e de Robbe-Grillet. Dans sa construction, le texte passe en quelque sorte de l\u2019incantation \u00e0 la r\u00eaverie, visionaries\/voyeurs.<\/p>\n<p>Le dispositif sc\u00e9nique, les diff\u00e9rences de prosodie des actrices, les diff\u00e9rences de langues, annihilent n\u00e9anmoins la valeur textuelle en tant qu\u2019entit\u00e9 dot\u00e9e d\u2019un sens, ou pour mieux dire ils la renvoient \u00e0 son statut premier de mat\u00e9riau\u00a0: la performance n\u2019est pas une narration. Chaque \u00e9l\u00e9ment du dispositif, y compris le texte, se met en place pour construire un glissement qui devient le sujet de l\u2019\u0153uvre\u00a0: le sens univoque n\u2019a pas de sens ou le sens n\u2019a pas de sens univoque et n\u2019est pas l\u2019objet de la performance.<\/p>\n<p>Le dire d\u2019abord\u00a0: Linda (l\u2019actrice qui dit le texte anglais), lie rarement les propositions entre elles\u00a0; chaque phrase conserve une autonomie. St\u00e9phanie (qui dit le texte fran\u00e7ais) enchaine et lie d\u2019avantage. Le sens se tord de l\u2019implicite induit, ou de son absence.<\/p>\n<p>Le langage ensuite, qui flotte, alors qu\u2019on voudrait se raccrocher \u00e0 une explication causale : ces \u00e9carts, ce sens dilu\u00e9, n\u00e9cessairement, tiennent des n\u00e9cessit\u00e9s de la traduction. Mais de quelle traduction\u00a0? De quels textes\u00a0? La phrase de Robbe-Grillet en fran\u00e7ais, <em>visionaries<\/em> en anglais, <em>voyeurs<\/em>, dans les deux langues\u2026 et Santoro en maitrise encore d\u2019autres\u2026 Il n\u2019y a pas de langue originelle, mais des langues, des sens\u2026 et les mots conservent les couleurs de l\u2019histoire\u00a0: <em>pulpit<\/em> en pays anglicans ou protestants n\u2019a pas les m\u00eames tons que la <em>chaire<\/em> des nations catholiques. Les <em>tu<\/em> et <em>vous<\/em> fran\u00e7ais oppos\u00e9s au<em> you<\/em> anglais, monolithique, cr\u00e9ent ici une distance ou une proximit\u00e9 qui n\u2019existe pas l\u00e0 au m\u00eame plan\u2026<\/p>\n<p>Au milieu du texte Santoro \u00e9crit\u00a0: <em>Why we think we know what we ostensibly know and how we come to that &#8230; misunderstanding\u00a0?<\/em> C\u2019est effectivement bien un des enjeux que je vois dans cette pi\u00e8ce\u00a0: \u00e9clairer que nous croyons savoir ou comprendre,\u00a0 et ce que l\u2019autre sait et comprend, et ce que nous croyons qu\u2019il sait et comprend, et qu\u2019il croit que nous savons et comprenons, dans un cercle sans fin o\u00f9 nous nous attribuons \u00e0 nous-m\u00eames et \u00e0 l\u2019autre des certitudes sans vrai fondement, \u00e9vanescentes et vaines; montrer ainsi l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du sens implicite\u00a0; la manipulation qui peut en r\u00e9sulter (explicitement sugg\u00e9r\u00e9e dans le passage suivant\u00a0: <em>\u201eSelf-proclaimed\u00a0resistance\u00a0to values\u201c&#8230;: it sounds like a demagogical tool<\/em>), mais aussi le r\u00eave et la po\u00e9sie qui en naissent\u00a0; l\u2019importance du contexte, du moment, du temps suspendu qui forge le sens avec le signe, oriente les mots.<\/p>\n<p>Oui, le langage, des mots et des signes, parce qu\u2019il est \u00e9quivoque et ambivalent, est \u00e0 la fois source de danger et d\u2019\u00e9merveillement. Il ouvre des portes au-del\u00e0 de ce qu\u2019il semble apparemment (comme le fait, visuellement dans la m\u00eame exposition la pi\u00e8ce <em>Defamiliarizing Tactics, Twice<\/em>). Il oblige celui qui d\u2019habitude regarde de l\u2019art et agit en voyeur, \u00e0 participer, pour r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 lui m\u00eame ses propres visions de \u00ab\u00a0visionary\u00a0\u00bb, ce qui implique d\u2019abandonner la passivit\u00e9 habituelle. En ce sens, Santoro met en mouvement les \u00e2mes pr\u00eates, comme Socrate les accouchait, laissant les paresseux \u00e0 leur insignifiance, mais portant les autres bien proches d\u2019une forme d\u2019extase\u00a0: sentir l\u2019informulable souffle de l\u2019esprit et en \u00eatre \u2026 heureux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 10 juin\u00a02011, dans l\u2019espace d\u2019exposition Rosascape, Vittorio Santoro a pr\u00e9sent\u00e9 une version publique d\u00e9riv\u00e9e de la pi\u00e8ce vid\u00e9o Visionaries &amp; Voyeurs II,\u00a0 dont le titre, pour l\u2019occasion, a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9 ( \u201cVisionaries &amp; Voyeurs II\u00a0\u00bb : un acte pour une voix et un projecteur, deux fois). 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