{"id":811,"date":"2017-01-08T18:18:48","date_gmt":"2017-01-08T17:18:48","guid":{"rendered":"https:\/\/sntrvfl.org\/blogpat\/?p=811"},"modified":"2017-07-23T18:23:00","modified_gmt":"2017-07-23T16:23:00","slug":"bernard-buffet-et-carl-andre-au-musee-dart-moderne-de-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sntrvfl.org\/blogpat\/?p=811","title":{"rendered":"Bernard Buffet et Carl Andr\u00e9 au Mus\u00e9e d\u2019art moderne de la ville"},"content":{"rendered":"<p>Le mus\u00e9e d\u2019art moderne de la ville propose en m\u00eame temps deux r\u00e9trospectives l\u2019une, en forme de \u00ab\u2009r\u00e9habilitation\u2009\u00bb, consacr\u00e9e \u00e0 Bernard Buffet et l\u2019autre \u00e0 Carl Andr\u00e9. Les deux artistes partagent la forte identit\u00e9 de leur style respectif, puisque leurs \u0153uvres sont imm\u00e9diatement reconnaissables. Mais le rapprochement s\u2019arr\u00eate l\u00e0.<\/p>\n<p>Les deux expositions s\u2019organisent suivant un parti chronologique &#8211; on sait ce que j\u2019ai tendance \u00e0 penser de ce choix. Pour Buffet, les commissaires on fait l\u2019effort d\u2019expliquer les \u0153uvres, leur style et leur enjeu et, en tant qu\u2019exposition, l\u2019ensemble est convainquant et r\u00e9ussi, sans tomber dans l\u2019\u00e9vocation des mondanit\u00e9s des ann\u00e9es\u00a050 &#8211; pourtant facile concernant Buffet. Les explications sont plus limit\u00e9es pour Carl Andr\u00e9, mais on nous fait gr\u00e2ce l\u00e0 aussi de discours trop p\u00e9dants et mondains &#8211; ce qui me rassure : ce n\u2019est donc pas une fatalit\u00e9 \u00e0 Paris en 2016-2017, quand on expose l\u2019art moderne et contemporain.<\/p>\n<p>Je ne vais pas m\u2019\u00e9tendre particuli\u00e8rement sur chaque exposition. J\u2019ai per\u00e7u une vertu p\u00e9dagogique \u00e0 les voir ensemble : l\u2019un est un artiste, Carl Andr\u00e9, l\u2019autre un artisan, Bernard Buffet.<\/p>\n<p>Buffet est un technicien virtuose dont l\u2019\u0153uvre tr\u00e8s graphique et quasi inexpressive est entr\u00e9e en r\u00e9sonance avec l\u2019art (?) et un certain esprit de l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s guerre. Les pi\u00e8ces de la fin des ann\u00e9es\u00a040 et du d\u00e9but\u00a050 r\u00e9v\u00e8lent une technique parfaite, mais au fond tr\u00e8s scolaire, ce qui est raccord avec le tr\u00e8s jeune \u00e2ge de l\u2019artiste \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Ce n\u2019est pas que l\u2019\u0153uvre n\u2019exprime rien, ce qui est le cas \u00e0 mes yeux, mais davantage qu\u2019elle est vide : sa passion du Christ, directement inspir\u00e9e de pr\u00e9c\u00e9dents notamment m\u00e9di\u00e9vaux, passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sujet par manque d&#8217;empathie et de souffle, dont\u00a0les personnages sont des pantins absents v\u00eatus de slips ridicules. Ses portraits d\u2019hommes nus dans des toilettes sont aussi peu subversifs que possible, car \u00e9trangement d\u00e9pourvus de tout caract\u00e8re vivant, sexuel, intelligible autrement qu\u2019une forme pos\u00e9e sur un fond de lignes construites o\u00f9 tra\u00eenent des objets du quotidien. Les <em>Horreurs de la guerre<\/em>, l\u00e0 encore \u00ab\u2009inspir\u00e9e\u2009\u00bb d\u2019\u0153uvres fameuses est une juxtaposition de corps supplici\u00e9s, mais si absolument inexpressifs et si trivialement figuratifs qu\u2019ils semblent eux m\u00eame \u00e9trangers au tableau. L\u2019ange de la mort emprunte sa forme au Douanier Rousseau en le vidant de toute substance. L\u2019\u0153uvre qui r\u00e9sume le mieux le non-art de Buffet est sa reprise du fameux tableau saphique de Courbet, <em>Le Sommeil<\/em> (1866) : on reconna\u00eet exactement la sc\u00e8ne;\u00a0Buffet a substitu\u00e9 au r\u00e9alisme ambigu, provoquant et explicite de Courbet, son style dur et graphique, moyennant quoi l\u2019\u0153uvre est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e\u00a0de tout ce qui en fait une \u0153uvre d\u2019art : l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du sujet, sa force \u00e9rotique, le trouble des chairs\u2026 heureusement qu\u2019on nous \u00e9pargne <em>l\u2019Origine du Monde<\/em>, trait\u00e9e ainsi ! C\u2019est une caricature de journal du soir, au mieux involontairement dr\u00f4le, au pire, path\u00e9tique. Buffet est un faiseur; un bon technicien qui caresse\u00a0la surface sans jamais entrer dans le fond, sauf fugacement peut-\u00eatre, rares lueurs trop faibles pour constituer une \u0153uvre. \u00c0 mes yeux Buffet reste dans son purgatoire, ph\u00e9nom\u00e8ne de mode \u00e0 l\u2019ego surdimensionn\u00e9, qui n\u2019a pas m\u00eame le sens du d\u00e9cor, ce qu\u2019on trouve au moins chez Twombly, par exemple.<\/p>\n<p>Carl Andr\u00e9 est l\u2019exact inverse de Buffet : pas de technique virtuose; pas de reprise des ma\u00eetres. Il emploie des mat\u00e9riaux sans valeur r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s parfois\u00a0sur des chantiers \u00e0 proximit\u00e9 des expositions, plus souvent\u00a0achet\u00e9s, mat\u00e9riaux standards et industriels. Mais il invente une forme de sculpture performative horizontale, qui bouleverse la vision traditionnelle d\u2019une \u0153uvre sculpt\u00e9e et oblige \u00e0 repenser notre rapport \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019espace et \u00e0 la sculpture. Son \u0153uvre embl\u00e9matique pr\u00e9sente dans l\u2019exposition est sans doute <em>46 Roaring Forties<\/em>, compos\u00e9e de 46 plaques m\u00e9talliques couleur rouille, initialement pos\u00e9es sur le sol de marbre blanc du Pallacio Velasquez \u00e0 Madrid. Pour l\u2019artiste, elle \u00e9voque les quaranti\u00e8mes rugissants, en raison de sa taille. Elle nous ram\u00e8ne surtout \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la \u00ab\u2009route\u2009\u00bb, du chemin qui structure un lieu sans m\u00eame que l\u2019on en ait\u00a0conscience, d\u2019autant moins que le visiteur marche sur la pi\u00e8ce comme si elle n\u2019existait pas en tant qu\u2019\u0153uvre. On comprend l\u2019\u00e9trange sentiment qu\u2019il \u00e9prouve, m\u00e9lange de sacr\u00e9, de transgression, d\u2019incr\u00e9dulit\u00e9. Il ne s\u2019agit que de plaques d\u2019aciers, mais elles tracent une voie dans l\u2019espace et dans l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Cette phrase-ci, certes tr\u00e8s marketing de Carl Andr\u00e9, est un bon r\u00e9sum\u00e9 de sa pratique et de ce que j\u2019attends d\u2019une \u0153uvre : \u00eatre suffisamment ouverte pour laisser l\u2019imagination y vagabonder et se nourrir :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u2009Ce qui est la part la plus difficile et la plus p\u00e9nible de mon travail, c\u2019est de vider mon esprit, de le d\u00e9barrasser de tout ce fardeau de signifiants que j\u2019ai absorb\u00e9s \u00e0 travers la culture, des choses qui semblent avoir un rapport avec l\u2019art, mais qui, en fait, n\u2019en ont aucun.\u2009\u00bb Entretien avec Phyllis Tuchman, Artforum, 1970.<\/p><\/blockquote>\n<p>Une phrase inconcevable dans la bouche de Buffet : en somme, tout est dit !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mus\u00e9e d\u2019art moderne de la ville propose en m\u00eame temps deux r\u00e9trospectives l\u2019une, en forme de \u00ab\u2009r\u00e9habilitation\u2009\u00bb, consacr\u00e9e \u00e0 Bernard Buffet et l\u2019autre \u00e0 Carl Andr\u00e9. 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