Le Louvre a lancé il y a quelque temps déjà une campagne de mécénat afin d’acquérir deux statuettes en ivoire du XIIIe siècle, pièces manquantes d’un groupe exposé au département des objets d’art. (http://tousmecenes.com/acquisition_ivoires/#/home)
Ce groupe est un des «objets» qui m’a toujours captivé en raison de son extraordinaire aptitude à «ravir» l’attention du spectateur.
Peu importe au premier abord ce qu’il représente; j’y reviendrai. L’iconographie en l’occurrence n’est pas ce qui attire. Plutôt, me semble-t-il la subtilité exceptionnelle du traitement des drapés, la finesse des visages qui construit une relation entre les protagonistes et confère à l’ensemble une grandeur et une solennité troublantes, si on les rapporte à la taille de ces statuettes d’ivoire de quelques dizaines de centimètres.
Au centre, un homme soutien un autre homme affaissé sur son épaule, mort ou endormi. L’abandon de ce corps inerte dont les cheveux restent plaqués aux épaules dans une logique formelle résolument non réaliste, contraste avec le volume et la solidité de celui qui le porte, visage tourné vers le haut. Son manteau est noué dans son dos, créant une suite de plis, d’ombre et de lumière virtuoses et sensibles qui construisent le volume solide et souligne le décalage de sa jambe, en appui, pour supporter le poids. Le traitement du nœud derrière le dos est éblouissant de virtuosité technique. À l’arrière, une figure féminine, baise la main du corps inerte dans un geste d’une infinie délicatesse. La tête voilée, les bras serrés le long du corps, elle est enveloppée dans un manteau dont les plis créent un mouvement ascendant qui se concentre sur le geste; une sourde et poignante tristesse passe sur son visage. Opposé, un homme à genou, plus simplement vêtu et dont la raison de la présence échappe d’abord : il tient une banderole. Sur la droite du groupe devait prendre place l’une des statuettes à acquérir. Un homme jeune et imberbe, la tête inclinée dans un chagrin retenu, ramenant sa main voilée vers le visage, ridé de tristesse, et tenant un livre; comme pour son pendant féminin, le drapé, d’une rare fluidité, converge pour souligner le geste. Aux deux extrémités, à gauche, une figure féminine au port altier, tenant un livre et opposée, une femme aux yeux bandés, – l’autre statuette à acquérir – tenant dans sa main gauche un objet, comme un dytique ouvert … La ceinture à sa taille souligne les formes, ses petits seins ronds, et organise avec virtuosité le mouvement des drapés. Sa main gauche, voilée, est le prétexte à un nouveau morceau de bravoure.
La virtuosité d’un artiste hors norme est frappante dans ces sculptures. Techniquement, on atteint un sommet. Mais cette virtuosité est mise au service d’un construction musicale qui crée le sens. Les personnages centraux sont liés les uns aux autres par les postures (la femme de gauche tenant la main du corps porté; le personnage accroupi qui sans doute était aussi lié à ce corps; le jeune homme dont les formes créent un pendant à la femme de gauche; ces deux figures en contraste, altière et défaite…), les gestes (la femme de gauche et le jeune homme de droite pleurent manifestement; les mains voilées…) et les regards concentrés sur leur geste respectif. L’homme qui soutient le corps est comme la colonne vertébrale de l’ensemble, l’acteur solide et terrestre dans un concert de pleurs. Sauf à être de pierres, l’émotion gagne par l’humanité profonde et universelle de cette présentation retenue de ce qui semble bien être le deuil de cet homme renversé au centre, pleuré par ses proches. Et c’est exactement ce que cherchait le sculpteur… au-delà de l’iconographie : placer l’observateur dans l’univers des sentiments, de l’empathie du deuil d’un être cher; provoquer l’identification à la scène. Il fallait pour cela créer une image d’humanité an-iconique, universelle, où aucun symbole n’impose d’emblée un sens iconographique univoque, même si, évidemment, il est transparent.
Ce groupe est une des plus touchantes et profondes représentations de la déposition de croix. Le Christ mort, humain, si humain, soutenu par Joseph d’Arimathie, au centre, sa main abandonnée dans celles de sa mère, Marie; Nicodème qui sans doute déclouait jadis les pieds du Christ de la croix aujourd’hui absente; Saint-Jean, le disciple préféré et enfin, les deux allégories de l’Église et de la Synagogue.
Ce groupe est à mes yeux l’une des plus saisissante incarnation de la force plastique et émotionnelle dont est capable l’art médiéval à son zénith, dans son aptitude à toucher et émouvoir tout en élevant l’esprit de l’observateur, par la grandeur des sentiments représentés, profonds et sans pathos, et par la concentration de l’image obtenue par des moyens dont la virtuosité reste au service du sens.
Finalement assez peu de culture, me semble-t-il, toute époque et civilisation confondues ont accédé aux moyens formels et intellectuels leur permettant de mettre en images le sens profond de ce qui les cimente et les anime, comme ici…
